Les modes d’emploi du travail
De la définition d’« action collective » à celle de « ville », le
Dictionnaire du travail constitue une plongée ambitieuse (et plutôt réussie) dans la construction d’un fait social et culturel majeur. On le constate avec cette brique d’érudition et d’analyses, la notion de travail est polysémique et même contradictoire dans ses définitions. Toutes les sciences humaines et sociales ont été mobilisées pour confectionner ce corpus de plus de 140 entrées.
Le pari des grands architectes de l’ouvrage (les sociologues Antoine Bevort, Annette Jobert, Michel Lallement et Arnaud Mias) est de frotter les questions du travail à l’anthropologie, l’histoire, la linguistique, la démographie, les sciences politiques et éco-sociales, le juridique, ou encore la psychologie sociale. «
Si la notion de travail provoque si aisément la discussion, c’est non seulement parce qu’il s’agit d’une expérience largement partagée mais aussi parce que sa définition ne fait pas consensus » prévient ainsi le directoire de l’ouvrage.
Transformer le monde et soi-même
La notion telle qu’imposée provient des mouvements d’industrialisation entamés au XVII
e siècle, mais
Homo Faber a plus d’un emploi dans son sac. Il existe même des sociétés où le travail n’a aucun sens, d’autres encore où le travail révèle la perte de sens de l’individu ou même de l’humanité. Le travail est à la fois un «
accomplissement pratique », (transformer le monde, délivrer des services à ses semblables), mais aussi une «
implication subjective » (l’homme se transforme lui-même en travaillant). Avec le chômage de masse, le travail à plusieurs vitesses ou temporalités, et l’explosion des statuts de travailleurs mais aussi la faculté de changer de métier, sont apparues bien d’autres implications et phénomènes. Le regard posé sur l’opposition travail/hors travail génère les questions de fond sur les temps sociaux et les identités. Le travail contemporain a révélé aussi un continent très serré de règles, conférant droits et devoirs et mit l’accent sur le rapport social qui «
met en jeu des relations de natures multiples (échange économique, coopération, domination ou subordination) entre des individus, des communautés productives ou encore des classes sociales. »
Chômage, un mot-cathédrale
Il serait bien entendu vain de résumer la richesse d’un dictionnaire, mais l’on peut s’attarder sur un terme clé et paradoxal du livre : « chômage ». A la lecture de l’article, on comprend combien il s’agit là d’un mot-cathédrale de ces trente dernières années, truffé de cryptes et de sens différents au fil du temps. «
S’il est durablement installé dans la société contemporaine, le chômage ne reste pas moins un phénomène difficile à cerner, un sujet de controverses : querelles incessantes sur le nombre de chômeurs ; débats permanents sur l’efficacité du service public de l’emploi ; discussions nourries sur les « bonnes » méthodes de recherche d’emploi ; polémiques récurrentes sur la responsabilité individuelle dans la sortie du chômage », indique l’auteur de la note, le sociologue Didier Demazière. C’est une diversité vertigineuse qui se cache sous le terme. Si le chômage est commune condition à ceux qui sont touchés, la sortie de ce statut, elle, est très diversifiée, et réinterroge sans cesse, mobilise les ressources de l’individu et du collectif. Une encyclopédie du chômage reste à écrire.
Emmanuel Lemieux –
Lesinfluences.fr
Dictionnaire du travail, SLD d’Antoine Bevort, Annette Jobert, Michel Lallement et Arnaud Mias, PUF, Paris, 860 pages, 32 €. Sortie : décembre 2011.