
En 2008, Jean-Luc Gréau avait publié un essai à succès, La trahison des économistes (Gallimard) qui fustigeait la perte sèche, depuis les années 1990, de culture générale économique (et sociale), et surtout le manque d’inventivité dans cette discipline pour s’en remettre à une vulgate sans relief. Une crise plus tard, les standards de la science économique sont de plus en plus contestés. Une nouvelle génération de chercheurs a accédé aux débats publics et explore humblement, pour la plupart, mais sûrement, de nouvelles pistes. Pour s’en convaincre, on lira l’essai collectif Repenser l’économie, réalisé par les animateurs de la revue Regards croisés sur l’économie. Ses promoteurs ont eu l’idée d’interroger la kyrielle de vingt chercheurs qui, au fil des années, ont été les lauréats du « Prix du Meilleur jeune économiste » organisé par Le Monde et le Cercle des économistes. Certains ont médiatiquement émergé tels Esther Duflo et ses travaux sur la pauvreté (promise à un Nobel), Pierre-Cyrille Hautcoeur et l’histoire des crises financières, Philippe Askenazy pour ce qui relève des moteurs de la croissance, ou encore Thomas Piketty sur la fiscalité.
Sur la cendrée de la recherche qui réclame du souffle et de la curiosité, on s’intéresse à un nouveau modèle possible de finance internationale (Pierre-Olivier Gourinchas), à la compréhension de l’irrationalité et des événements extrêmes (Xavier Gabaix), voire même à « l’âme des investisseurs » (Elyès Jouini) ou à l’autopsie très compliquée de la crise financière actuelle (David Thesmar).
« Il est indéniable que la crise a mis au jour des errements. Que certains économistes ont eu tendance à prendre leurs modèles pour la réalité. Que l’idéologie se niche derrière les constructions savantes », remarquent François Geerolf et Gabriel Zucman dans leur préface. Et de réclamer un peu d’indulgence : l’économie constitue une science jeune, « le grand œuvre de Keynes n’a pas quatre-vingts ans », d’une part et « le renouvellement des connaissances a déjà commencé » d’autre part. Ainsi l’économie a dû et su s’ouvrir à d’autres disciplines comme l’histoire, l’anthropologie, la psychologie ou les neurosciences. « Sur le modèle de ce qui se passe en médecine, une nouvelle génération de chercheurs conduit des expériences randomisées, permettant d’identifier les politiques qui marchent et celles qui ne marchent pas », remarquent encore les deux directeurs de l’essai.
« Fléxisécurité : idéal dans la théorie, mais aussi dans la pratique »
Penser le chômage n’a pas non plus été négligé : Pierre Cahuc , professeur au CREST-ENSAE et à l’Ecole polytechnique, avec ses expertises, s’est distingué sur la question. Cet économiste est une vraie pochette-surprise dont les idées peuvent stimuler, indigner, faire monter la moutarde au nez ou tout au contraire, relancer la spéculation (intellectuelle). Plus que sceptique pour ce qui concerne la détaxation des heures supplémentaires mais aussi les contrats de génération, c’est un fervent partisan de l’évaluation des politiques publiques : « l’exécutif ne peut pas évaluer les politiques publiques de manière impartiale. Pour cette raison, les économistes, chercheurs et universitaires ont un rôle d’autant plus important à jouer », veut-il croire. Regrettant une « judiciarisation » des relations de travail compensant la faiblesse des syndicats français, Pierre Cahuc imaginerait plutôt un « syndicalisme de services », qui ainsi mobiliserait plus d’adhérents, « en contrepartie de quoi leur poids dans les négociations collectives augmenterait ». Il n’est pas certain que sa suggestion que seuls les syndiqués puissent avoir accès à l’assurance chômage emporte immédiatement l’adhésion. Il estime qu’il faudrait réformer le CDI, et la manière de le rompre. Il invite également à s’inspirer toujours et encore du « système danois » du contrat de travail flexible. En substance : « Il faut améliorer le service public de l’emploi, flexibiliser le contrat de travail et renforcer le dialogue social mené par des syndicats puissants et indépendants grâce aux services qu’ils rendent à leurs adhérents. Ce mode d’organisation, qualifié de « flexisécurité », est non seulement idéal dans la théorie, mais aussi dans la pratique, comme le montre l’expérience des pays scandinaves ». Ca gratte ou ça chatouille ?
Emmanuel Lemieux pour www.lesinfluences.fr
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