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Mardi 05 Juin 2012

Croissance : l’Europe à la recherche d’un accord

Le débat sur la croissance en Europe semble parfois un peu surréaliste. Comme si le même mot n’avait pas le même sens pour tout le monde. Pourtant, il faudra finir par parler le même langage.

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On peut ne pas être d’accord avec la vision de l’économie et de la monnaie défendue par la Bundesbank, mais il est difficile de désapprouver son président, Jens Weidmann, lorsqu’il déclare au Monde : « Etre favorable à la croissance, c’est comme être partisan de la paix dans le monde ».  Tout le monde (ou presque) est favorable à la croissance. Toute la question est de savoir ce que recouvre cette notion de croissance et comment on peut l’obtenir.
 
Le débat européen actuel semble opposer deux écoles. D’un côté, il y aurait des keynésiens qui voudraient que l’on relance l’économie par la demande publique et la consommation privée et donc par un creusement de déficits publics déjà excessifs et des hausses de salaires. De l’autre, il y aurait les théoriciens de l’offre, qui soutiendraient qu’il ne sert à rien d’essayer de relancer la demande d’une façon plus ou moins artificielle ; l’important pour eux est d’adopter les réformes structurelles nécessaires pour que chaque pays en panne de croissance soit plus compétitif et mieux à même de retrouver le chemin de la croissance dans un monde ouvert où la concurrence est féroce.
 
Des schémas simplistes
 
Ce débat est a priori idéologique : la relance par la demande publique et la consommation est plutôt une idée de gauche tandis que la politique de l’offre, d’inspiration  libérale, fait plutôt partie des idées défendues par la droite. Mais, en réalité, les choses ne sont pas aussi simples et, derrière les idées, apparaissent très clairement des intérêts nationaux.
 
Prenons les thèses prêtées aux partisans de la relance. Une partie de la gauche, quel que soit le pays étudié, considère que le problème est simple : il suffit de rémunérer davantage les salariés, surtout ceux qui sont au bas de l’échelle, et la consommation et l’activité repartiront. Si l’Etat montre lui-même l’exemple en payant mieux ses fonctionnaires, en embauchant et en investissant, l’économie se portera encore mieux. Mais ce schéma trop simple ne satisfait pas une large partie de la gauche. Elle sait d’expérience que, dans un monde ouvert, une relance unilatérale de la consommation peut tout simplement relancer les importations et le déficit du commerce extérieur tandis qu’un creusement des déficits publics, à supposer qu’il soit accepté par les instances européennes, serait immédiatement sanctionné par une hausse des taux d’intérêt et un coût insupportable du service de la dette. D’ailleurs, c’est un social-démocrate, Gerhard Schröder, qui a initié les réformes structurelles en Allemagne et nombreux sont les économistes classés à gauche qui mettent l’accent sur la recherche, l’innovation, la qualité et la restauration de la compétitivité de leur pays.
 
Mourir guéri
 
En face, des économistes admettent que les réformes de structure ne produisent pas toutes des effets immédiats et qu’un pays qui recourrait exclusivement à cette médecine pourrait prendre le risque de mourir guéri. Le meilleur exemple en est l’Allemagne : les réformes structurelles ont commencé par y supprimer des emplois. Dans les années 2005 et 2006, son taux de chômage est monté au-dessus de celui de ses partenaires européens, y compris la Grèce, l’Irlande, le Portugal et l’Espagne. Ce n’est qu’à partir de 2010 que son modèle économique a vraiment montré une capacité de résistance aux chocs supérieure et que son taux de chômage est revenu au-dessous de celui des autres.
 
Les économistes constatent aussi que les mesures d’austérité budgétaire prises simultanément dans des pays qui sont des partenaires commerciaux ont un effet dépressif fort et conduisent finalement au contraire de l’effet recherché, c’est-à-dire à une dégradation supplémentaire des finances publiques. Enfin, il paraît évident que chaque pays ne peut adopter le même modèle de développement : tous ne peuvent avoir une balance commerciale excédentaire !
 
La question de fond(s) : qui paiera ?
 
En réalité, le débat sur la croissance en Europe pose surtout une question pratique : qui paiera ? Comme il parait évident que des efforts de relance menés au niveau des seuls Etats qui en ont le plus besoin ne sont guère concevables, la solution ne peut être envisagée qu’au niveau européen. Et, évidemment, les Etats « vertueux » comme l’Allemagne rechignent : quelle que soit la formule retenue, ils risquent d’être mis à contribution, soit directement par une contribution budgétaire, soit indirectement par une hausse des taux d’intérêt qu’ils paient sur leur dette. Avouons-le : si nous étions Allemands, envisagerions-nous avec un grand enthousiasme d’être davantage liés budgétairement et financièrement à la Grèce ou au Portugal ? Serions-nous disposés à porter un autre regard sur nos voisins espagnols qui, avec les efforts qu’ils déploient depuis trois ans, ont déjà fait baisser de façon sensible leur coût unitaire du travail et ont obtenu une forte progression de leurs exportations de biens et de services ? Sur bien des points, ils mériteraient pourtant d’être classés parmi les pays dits vertueux.
 
Même s’il est encore trop tôt pour dire sur quelles mesures concrètes déboucheront ces débats, un point est déjà acquis : la réflexion progresse et l’Europe a de fortes chances de sortir renforcée des épreuves actuelles. On en veut pour preuves les recommandations émises par la Commission européenne le 30 mai concernant les mesures budgétaires et les réformes économiques à mettre en œuvre pour « renforcer la stabilité financière, dynamiser la croissance et favoriser la création d’emplois dans l’ensemble de l’Union européenne ».
 
Vers une meilleure coordination
 
Un tel exercice était inconcevable avant la crise financière de 2008 : les Etats étaient jugés uniquement sur leur situation budgétaire et leur endettement. Ainsi l’Espagne d’avant la crise était classée parmi les bons élèves puisque ses finances publiques ne donnaient aucun signe d’inquiétude. Et cela même à un moment où beaucoup d’économistes dénonçaient le caractère malsain de sa croissance, qui reposait sur un endettement privé important et une dangereuse frénésie de construction immobilière. La réforme de la supervision financière adoptée en septembre 2010 permet maintenant de détecter les déséquilibres naissants et doit conduire à une meilleure coordination des politiques économiques.
 
En tout cas, les outils existent ; la grande inconnue est la volonté politique de s’en servir. Mais on imagine mal que les débats actuels ne puissent déboucher sur des initiatives concertées en faveur de la croissance. Même l’Allemagne, qui a fortement accru ses relations commerciales avec la Chine et les autres grands pays émergents, a une santé économique qui dépend en partie de celle de ses voisins : ses ventes aux autres pays de l’Union européenne représentent encore près de 60 % du total de ses exportations.
En fin de compte, quels que soient les désaccords sur la notion de croissance, les intérêts en jeu sont si liés qu’un minimum de coopération doit finir par s’imposer. Mais il ne faut plus perdre de temps, ainsi que viennent nous le rappeler chaque mois les chiffres du chômage.
 
Gérard Horny – Slate.fr

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