
Faut-il savoir philosopher pour bien manager ? Oui, selon l’ICD, une école de commerce qui propose un enseignement philosophique du management. Stéphane Gillet, l’enseignant-philosophe, explique cette démarche.
EPN : Vous enseignez la philosophie à l’ICD*, une école de commerce. Quel est le sens de cette démarche ?
Stéphane Gillet :Le sens est fondamental : il s’agit d’ouvrir la conscience de ces futurs managers à la dimension de responsabilité individuelle. Une démarche d’autant plus nécessaire en ces temps où les solutions classiques de résolution de problèmes financiers ou techniques ont montré leurs limites par l’échec. La crise est plus que jamais présente, le chômage bat des records et la réponse matérielle ne suffit plus. On parle de plus en plus d’un nouvel indice, celui du bonheur national. Parmi les pays les plus heureux au monde, la France, qui dispose toujours d’un niveau de vie important, d’un système de santé efficace, d’une éducation au-dessus de la moyenne, se situe à la 60e position. Les Français expriment une insatisfaction constante alors qu’au sein de nombreux pays, qui disposent de moins de moyens, les habitants s’estiment plus heureux, l’exemple édifiant du Bhoutan en tête.
EPN : Face à ce constat, comment amenez-vous vos étudiants à réfléchir autrement ?
SG :L’approche que je tente d’insuffler montre que la question ne tient pas aux moyens dont on dispose, mais à la façon de les utiliser. Cela repose sur la perception que l’on a de l’existence, à la fois sur le plan personnel et professionnel. Je montre également que l’éthique est une démarche gagnante et rentable et que lorsqu’on manage de façon transparente et courageuse, on favorise une relation de confiance qui permet de s’inscrite dans la pérennité. Le but est de former des managers responsables. Nous parlons ici de la véritable responsabilité, de la fierté de l’homme libre, et non pas du titre galvaudé de « responsable » imprimé sur trop de cartes de visite...
Un bon manager doit développer un sens aigu de la responsabilité, à la fois vis-à-vis de ses clients, de ses fournisseurs et de ses collaborateurs.
EPN : En quoi la philosophie permet-elle cette approche ?
SG :Parce que sa démarche, par excellence, est de se poser des questions. En philosophie, on considère qu’il n’y a jamais de mauvaises questions, uniquement des mauvaises réponses, surtout quand elles se réduisent à une injonction imposée. Il est donc indispensable d’éveiller chez les étudiants une conscience et une autonomie de pensée. A travers nos enseignements philosophiques, nous cherchons à enseigner l’idéal du management, c'est-à-dire le leadership vertueux, basé sur les vertus philosophiques antiques : la magnanimité (générosité et visions), l’humilité (garder le sens de la mesure), la prudence (qui n’est pas de la méfiance), la justice (pour assurer l’équité au sein d’une équipe), le courage (qui ne signifie pas être kamikaze) et la tempérance (ou self-control).
La philosophie permet de faire le lien entre les sciences « dures », les sciences économiques, les sciences juridiques et les sciences humaines. C’est cet esprit pluridisciplinaire et surtout polymathique que nous nous efforçons d’insuffler à nos futurs managers. Le manager du XXIe siècle sera philosophe ou ne sera pas !
EPN : C’est votre propre parcours professionnel qui vous a conduit à reconsidérer le management au prisme de la philosophie…
SG :En effet, j’ai travaillé pendant quinze ans comme responsable de marketing stratégique dans des secteurs industriels, des groupes internationaux, en particulier sur les énergies renouvelables. En parallèle de ma carrière, j’ai fait un doctorat en philosophie et j’ai souhaité en faire mon métier, sans pour autant renier mon expérience managériale. J’ai donc créé mon entreprise en 2008 afin de proposer des conférences sur l’éthique des affaires aux entreprises, centres culturels, maisons de retraites… Je viens de l’entreprise et suis devenu philosophe alors qu’en général, c’est le chemin inverse que l’on emprunte. Et j’aimerais conclure avec cette phrase de l’historien Marc Bloch : « En sciences humaines, les mauvaises manières prévalent. Il faut regarder ce qui ne nous regarde pas. C’est cette démarche qui fait de nous des êtres responsables. »
Recueilli par Pascale Colisson– Lesinfluences.fr
* ICD : Institut International du Commerce et du Développement.