
Travailler en banlieue, une fatalité ? Françoise Benhamou, économiste, est cette semaine la rédactrice en chef d’emploiparlonsnet.fr
Christophe Guilluy est un géographe qui s’intéresse depuis des années à la cartographie des fractures sociales. Dans son travail de recherche, comme dans un récent essai, il démontre que la fracture sociale ne se résume pas au fossé « culturel », mais touche des catégories populaires des zones rurales et périurbaines, premières victimes de la mondialisation.
EPN : Comment en êtes-vous venu à aborder cette question de la fracture sociale sous l’angle géographique ?
Christophe Guilluy : En travaillant sur les territoires, je me suis rendu compte que la vraie question sociale allait bien au-delà de la question des banlieues, omniprésentes dans le discours politique et les représentations médiatiques. Cela m’a amené à me pencher sur des catégories populaires totalement absentes du discours politique, a savoir les employés et les ouvriers, actifs ou retraités, vivant principalement dans les zones rurales et périurbaines, où les taux de pauvreté sont très élevés, le niveau de revenu moyens très faible, où la mobilité et le retour à l’emploi, en cas de chômage, présentent de grandes difficultés du fait de leur éloignement des lieux économiques et de pouvoir. Ces catégories sont les premières victimes de la mondialisation, du fait de la dominante industrielle ou résidentielle de ces espaces et de leur éloignement géographique du marché des emplois qualifiés moins sujets aux aléas de la croissance. Cette configuration est nouvelle puisque il fut une époque, où les ouvriers et employés étaient totalement intégrés dans les grandes agglomérations, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui.
EPN : La banlieue, composée principalement de personnes issues de l’immigration, ne constituerait donc pas le creuset des inégalités sociales ?
CG : Pas exactement, et il est frappant de constater qu’aujourd’hui, la question sociale se résume à la différence de culture. Comme si la fracture sociale opposait des personnes issues de l’immigration et assignées à résidence dans les banlieues, à une classe moyenne composée essentiellement de Blancs. Je suis frappé de constater que personne n’évoque le fait que les banlieues constituent les territoires les plus mobiles de France. On s’y installe, mais dès que l’évolution du niveau de vie le permet, on la quitte. Et beaucoup de personnes issues de l’immigration, aux revenus moyens, n’habitent pas dans les quartiers difficiles de banlieue. D’autre part, lorsque l’on dresse la carte de la pauvreté en France, on se rend compte que, si elle recoupe certaines banlieues, elle va bien au-delà et touche des territoires très éloignés des métropoles, et donc des bassins d’emploi, où les perspectives professionnelles se limitent à un secteur industriel porté par des PME où les salaires sont peu élevés et le travail à temps partiel majoritaire. Les taux de pauvreté les plus élevés sont ceux des zones rurales : 13,7% des habitants en moyenne, contre 11,3% pour les espaces urbains, un taux qui dépasse 19% dans un tiers des départements ruraux. Et si les taux de chômage et de pauvreté sont très élevés dans certaines banlieues (de 20 à 30%), 85% des ménages pauvres ne vivent pas dans des quartiers sensibles. Par ailleurs, on constate une réelle vitalité économique dans les banlieues. Du fait de l’étalement urbain et de l’embourgeoisement des métropoles, les quartiers sensibles se retrouvent dans l’hypercentre des grandes villes les plus actives et les plus riches, et qui bénéficient des effets de la mondialisation. C’est là où ça se passe. La Seine-Saint-Denis illustre parfaitement ce phénomène. Elle enregistre depuis une dizaine d’année une croissance économique remarquable, basée sur le développement des activités tertiaires métropolitaines, qui l’ont propulsé à la quinzième place des départements les plus riches de France si l’on considère le PIB par habitant. Cet ancien département industriel ne compte désormais plus que 100 000 emplois dans l’industrie contre 500 000 dans le tertiaire. Le problème des banlieues est qu’une partie des habitants ne profite pas de cette embellie économique car elle est souvent, du fait de sa faible formation, déconnectée d’un marché de l’emploi métropolitain de plus en plus qualifié.
EPN : Vous dénoncez également le discours du « mieux vivre ensemble » dans une société multiculturelle et apaisée, portée par des élites qui ne sont pas confrontées au fait de partager leur territoire…
CG : Ces élites font porter aux catégories populaires la responsabilité d’une société mixte. Je considère pour ma part que les Français sont probablement un des peuples les moins racistes et l’un des plus sereins face à l’intensification des flux migratoires. Au départ, ce sont des raisons économiques et foncières qui ont le plus contribué à séparer les catégories populaires en fonction de leur origine. Un mouvement renforcé par l’immigration massive des familles d’origine étrangère dans certains quartiers. Cette concentration a réduit mécaniquement le contact entre Français et étrangers. Autre réalité à laquelle les politiques ne veulent surtout pas se confronter : la violence dans les quartiers. Pourquoi la discrimination touche-t-elle majoritairement les jeunes hommes d’origine maghrébine et africaine ? Parce qu’elle est associée à la représentation de la délinquance. Une des raisons qui a contribué à provoquer des stratégies d’ « évitement », creusant ainsi le fossé entre les catégories sociales, tient au fait que la question de la sécurité n’a pas été prise en charge. Enfin, la question de l’immigration n’est que très rarement analysée comme une histoire double, celle de l’immigré, mais aussi celle de l’accueillant, l’autochtone, qui a été peu à peu dépossédé de son territoire au rythme du basculement démographique. L’équilibre fragile entre accueillant et arrivant a ainsi été remis en cause par la permanence et l’accentuation des flux migratoires ; sur certains territoires, les minorités et majorités deviennent relatives. Dans ce contexte d’insécurité démographique et culturelle, l’autochtone n’est plus ce qu’il a toujours été, un « référent culturel ». Ce changement de statut de l’autochtone explique pour partie la fuite de ces quartiers.
On le voit, le « multiculturalisme d’en bas » n’a pas grand-chose en commun avec la vision infantile des élites pour qui le multiculturalisme se résume à un brassage culturel, forcément partagé.
Dans le même temps, l’image de l’immigré, présent dans des banlieues proches des centres de pouvoir, a remplacé celle de l’ouvrier ou de l’employé, qui a disparu des champs de vision des espaces politiques et économiques.
Recueilli par Pascale Colisson - Lesinfluences.fr
Photo : Claude Germerie-François Bourin Editeur
« Fractures françaises », par Christophe Guilluy, chez François Bourin Editeur.