
EPN : Comment l’idée vous est-elle venue d’inviter la paléoanthropologie en entreprise ?
Pascal Picq : Transposer les mécanismes de l’évolution biologique au fonctionnement de l’entreprise ne paraît pas, a priori, une démarche évidente et pourtant, que de similitudes avec les processus d’adaptation des organisations humaines. Si mon histoire m’a mené à la paléoanthropologie, je me suis toujours intéressé au monde économie et social – j’avais même envisagé de devenir ingénieur arts et métiers. C’est à la suite de rencontres et de conférences, en particulier dans le cadre de l’Association Progrès du Management que j’ai décidé de publier mes réflexions sur l’entreprise et la culture entrepreneuriale en France, au prisme de la paléoanthropologie.
EPN : Dans votre ouvrage, vous opposez mode de pensée de l’Europe continentale -et plus précisément français- et celui de l’aire anglo-américaine.
P.P. : Il existe un réel décalage entre ces deux cultures qui tient principalement aux sphères d’influence respectives des théoriciens de l’évolution Jean-Baptiste Lamarck (l’Europe continentale) et Charles Darwin (les États-Unis).
La France est le pays de Lamarck, grande figure de la biologie, auteur de la Philosophie zoologique, première théorie cohérente de la transformation des espèces. Dans la conception lamarckienne, l’évolution s’effectue selon un plan interne, de manière continue et hiérarchique, les lignées se perfectionnant pour aboutir à l’émergence triomphale de l’Homme qui finit par dominer une nature considérée comme hostile. Restée très prégnante dans notre pays, cette conception se renforce des idées « humanistes » de progrès et de développement fondées sur la croissance et la disponibilité sans limite des ressources, et conduit à l’idée d’évolution verticale et par secteur.
En France, pour des raisons historiques, la pensée originale de Darwin, notamment son anthropologie, échappe largement à notre culture -la biologie mise à part-, ses opposants l’assimilant notamment, de manière erronée autant que par méconnaissance, à « la loi du plus fort » ou à l’élimination des plus faibles. Alors, comment expliquer l’évolution de systèmes sociaux avec de l’entraide, de l’empathie, de la sympathie comme chez les grands singes et tant d’autres espèces ? Aux Etats-Unis, où la culture entrepreneuriale darwinienne est dominante, on considère que l’Homme est une espèce parmi les autres, importante, certes, mais qui doit composer avec son environnement, accepter les notions de hasard, de contingence.
EPN : Quelles sont les conséquences de ces différents modes de pensée dans la formation de notre culture entrepreneuriale et sur l’organisation et le fonctionnement de nos entreprises ?
P.P. : Ce mode de pensée impacte profondément le rapport à la création d’entreprise et à l’innovation. L’Europe privilégie pour ses élites une formation de type ingénieur, se traduisant par une capacité à mettre son savoir-faire au service de filières d’excellence qui existent déjà. D’où le succès de nos grandes entreprises, champions économiques. Mais cette approche conforte une uniformité d’élites sélectionnées sur la capacité à restituer des acquis, valorisant les carrières effectuées dans le cadre des grandes entreprises et administrations, et déterminant la carrière des individus qui montent les échelons jusqu’à la manifestation de leur incompétence.
Un système dominant qui s’avère insuffisant dans un monde marqué par la crise économique et la limitation des ressources et qui requiert de nouveaux modes d’innovation. En France, on sait fabriquer des chefs d’entreprise, mais pas des entrepreneurs. Or, les deux sont nécessaires. Que de fois ai-je entendu parler d’un Français qui avait eu une idée innovante mais avait dû s’expatrier pour la développer.
Aux Etats-Unis, c’est l’esprit entrepreneurial qui est privilégié. Les étudiants se destinent à créer leur propre job alors que chez nous, ils cherchent à faire carrière dans de grandes entreprises. Le Américains baignent dans la culture dit de l’essai/erreur : sur 8 projets proposés, 6 vont échouer, mais 2 seront viables. Une culture étrangère en France où on attend que l’entreprise fasse ses preuves avant de risquer de s’y investir.
C’est toute la différence entre Lamarck et Darwin : pour le premier, on s’adapte à un environnement qui existe déjà ; pour le second, on invente de nouvelles perspectives ; « change the world » selon la devise de Steve Jobs.
EPN : Faut-il alors que nos entreprises deviennent toutes darwiniennes ?
P.P. : Non, je pense que les deux modes de fonctionnement sont complémentaires. En fait, la question n’est pas Lamarck ou Darwin, mais quand le management de l’innovation doit être lamarckien et/ou darwinien ; sachant que la première étape est darwinienne, celle qui nous fait cruellement défaut.
Notre système a fait ses preuves en ce qui concerne l’économie de développement, mais il ne répond plus depuis de nombreuses années aux exigences de l’innovation. Il est aujourd’hui nécessaire de diversifier l’élite, dont la tendance est homogame, afin qu’elle agisse différemment sur l’organisation pour faire évoluer la structure. Il nous faut également considérer que notre environnement est source d’adaptation. Les nouveaux usages des clients, des consommateurs imposent de nouveaux concepts et sont sources d’innovation. L’entreprise doit alors adapter ses facteurs internes aux facteurs externes ; c’est l’adaptation. Utopie nécessaire, le développement durable illustre l’évolutionnisme, théorie du changement en construction selon laquelle l’Homme, partie intégrante de la nature, en est responsable pour les générations futures.
Il est donc plus que jamais nécessaire de prendre son bâton darwinien pour sensibiliser l’éducation, les administrations et les entreprises.
Recueilli par Pascale Colisson - les influences.fr
Pascal PICQ est paléoanthropologue au Collège de France. Ses recherches -en morphologie évolutionniste- portent sur l’évolution du crâne des hominidés et l’éthologie (étude du comportement) des singes et grands singes en rapport avec les origines de la lignée humaine ainsi que sur les théories de l’évolution.
Expert de l’APM (Association Progrès du management), membre associé au Comité Médicis et à l’Académie des Entrepreneurs, Pascal PICQ intervient depuis une quinzaine d’années dans le secteur de l’entreprise, sous la forme de conférences et séminaires auprès de dirigeants et de publications.
Il est notamment l’auteur de L’entreprise impertinente est celle capable d’évoluer (Cercle des Entrepreneurs du Futur/La Documentation Française, 2010 - Prix Innovation de l’Entreprise impertinente du Cercle des Entrepreneurs du Futur 2009).