
« L’émergence du sujet des discriminations au début du XXIe siècle est un progrès en soi » avancent d’emblée les auteurs de cet essai Chronique de la discrimination ordinaire. Comme son objet d’étude pourtant crucial, le livre est passé un peu inaperçu lors de sa sortie au début de l’année. Saïd Hammouche est fondateur de l’association Mozaïk RH, un cabinet de recrutement des jeunes diplômés des quartiers. Aidé par le journaliste Vincent Edin, ce jeune entrepreneur social, tout juste quadra, a souhaité radiographier de façon exhaustive les discriminations françaises par type (âge, genre, origine), par domaine (études, emploi, santé, logement et loisirs) et par nature (systémique, directe ou indirecte). De brèves biographies de discriminés introduisent les différents cas de figures et les solutions, ou les esquisses, proposées par les auteurs. Perçu globalement, et non plus par fragments, ce tableau impressionniste des discriminations prend une lumière beaucoup plus sombre et constitutive de la société, et non plus une simple teinte de petites maladresses sociétales. Bref, « un combat comparable à celui de Sysiphe, où l’on peine d’ailleurs à imaginer Sysiphe heureux » grincent Hammouche et Edin qui constatent des discriminations à tous les étages du pays.
Pour l’accès à l’emploi, trouver un nouvel équilibre à l’égalitarisme républicain
Les barrières d’accès à l’emploi est l’un des cœurs du livre, avec les inégalités de l’éducation, et le cœur est assez lourd. Le festival des discriminations s’y exerce avec l’ « âgisme » (les seniors se trouvent statistiquement en première ligne de l’exclusion du travail), le genre (homme/femme ; 70 % des femmes connaissant d’une manière ou d’une autre des discriminations dans le travail, les salaires, l’organisation de la société), mais aussi les origines ethniques, sociales et géographiques. Le diagnostic semble plus facile à établir lorsqu’il s’agit des défaillances territoriales (notamment les zones rurales et les cités), des handicaps vécus par les enfants de catégories sociales modestes que des rejets dus aux origines.
Pour ce cas de figure, le plus sensible, la discrimination ordinaire secrèterait chez « les jeunes des quartiers populaires » dont les parents proviennent dans leur majorité des immigrations maghrébines et subsahariennes, comme les définissent les auteurs, une typologie de six comportements. Soit : « les revanchards » très minoritaires seraient les plus aptes à l’appel du communautarisme ; « les résignés » très majoritaires entreraient dans des formes d’acceptation, d’auto-censure et de « discrimination consentie » ; « les révoltés », difficiles à recenser, se placeraient dans la victimisation et de rejets, parfois par des actes violents ; « les Bounty » (noir à l’extérieur, blanc à l’intérieur) qui s’inscriraient dans une logique assimilationniste ;
On n’est pas très loin de la « rage » théorisée dès les années 1980 par le sociologue François Dubet (La galère : jeunes en survie, Points Seuil, 2007), une « rage » ambivalente de réussir, de s’insérer ou au contraire, de s’insurger ou de s’autodétruire.
Mais la discrimination ordinaire est difficile à appréhender. Elle est très loin d’être un fait « générationnel » et microlocalisée aux banlieues, qui sera généreusement gommée par de nouvelles générations conscientes des enjeux et très gentilles spontanément, rappellent avec force Saïd Hammouche et Vincent Edin.
C’est pourquoi le chapitre le plus appelé à être débattu de l’essai porte sur l’égalitarisme républicain. Pour les auteurs, aucun doute, le cheval de bataille des années à venir se situe bien dans cette bataille des représentations et des préjugés. La neutralité de principe ne serait plus efficace, il faudrait des chiffres fiables sur les discriminations et des stratégies ciblées vers telle ou telle population.
Même si le livre offre dans son désir de convaincre un volontarisme de bon aloi, il rappelle aussi le prix fort à payer par la société toute entière : « La compassion a montré ses limites ; dans un monde dominé par l’économique, il est temps de marteler une vérité arithmétique : la discrimination est une aberration financière. (…) Le coût lié aux discriminations est le véritable enjeu de demain. »
A sa modeste place, l’association Mozaïk RH a ainsi inventé le « retour sur investissement social », destiné aux employeurs de leurs candidats généralement discriminés pour leurs origines. Il s’agit d’une méthode d’évaluation d’impact qui détermine pour chaque euro investi, la valeur créée à la fois d’un point de vue économique et social. Cette mesure obtiendrait des performances encourageantes. Ça ne figure pas dans le livre, mais cette année Saïd Hammouche était des finalistes du Prix de l’entrepreneur social de France, organisé par la Fondation Schwab.
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Chronique de la discrimination ordinaire, de Vincent Edin et Saïd Hammouche, Folio actuel n°149