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Mercredi 09 Janvier 2013

La géographie qui sert à créer des emplois

L’abécédaire 2012. Dans les débats publics et les livres d’idées, ces mots qui ont accompagné l’actualité du travail en 2012. Aujourd’hui, T comme Territoire (6/6).

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Territoire. C’est le mot de l’année 2012. Dans la technostructure, chez les élus et par le sabir politico-médiatique : le territoire est de retour. Un territoire englobe  une région, des départements, des villes et leurs banlieues. C’est un micro-monde avec sa logique. Durant des années, un autre terme l’avait masqué : « l’aménagement du territoire », s’efforçant de redistribuer et de réparer ici ou là des biens publics dans des espaces déséquilibrés. Mais en 2012, le mot résonne comme l’évocation d’une sorte de conquête ou plutôt de reconquête, où la géographie intelligente, en ces temps désorientés, remettrait un peu de sens. Bref, « déglobaliser la crise », revenir sur le terrain.
 
« Concevoir les territoires dans leur diversité »
 
« La trame territoriale est une force agissante et non pas un cadre », souligne Pierre Veltz, ingénieur, économiste et Président du Conseil d’administration de l’Etablissement public de Paris-Saclay. La compréhension d’un territoire, à ses yeux, constitue la vraie chance de relance, comme il le souligne dans « Paris, France, Monde », un essai enthousiaste (et contagieux) : « Il s’agit désormais de comprendre que, dans un monde ouvert, un monde de ressources mobiles, et même ultra-mobiles, développement économique, social, écologique et la vie des territoires ne sont que les facettes d’un même mouvement. Il s’agit de concevoir les territoires, dans leur diversité, comme des foyers de développement, des laboratoires d’invention de nouvelles formes de vie commune. Et il s’agit, deuxièmement, de saisir la structure territoriale d’ensemble comme un élément, beaucoup plus déterminant qu’on ne le pense en général, de notre capacité à redéfinir un chemin de croissance économique, durable et solidaire. » Ainsi, pour Pierre Veltz, la notion de « désert français contre Paris » relève du 20ème siècle. Le terme désuet et péjoratif de « province » n’est plus, et la capitale plus totalement un aspirateur monstrueux de compétences et de richesses. Le philosophe Michel Serres résumait en 2009, la réalité territoriale française par cette formule : « La France est une cité dont le TGV est le métro ». Veltz précise : « le grand clivage français n’est pas entre Paris et le reste du pays. Il n’est pas géographique, mais sociologique. Il sépare – de plus en plus, peut-on craindre – ceux qui saisissent l’ouverture du monde comme une chance parce qu’ils en bénéficient, et ceux qui se vivent comme les laissés-pour-compte des mutations en cours. »
 
La théorie des quatre France
 
Pour ce qui concerne l’emploi, la notion de territoire est primordiale. Entre 2008 et 2009, la France aura perdu 350 000 emplois, le chômage aura bondi de 7 à 10 % mais pas n’importe où et pas à n’importe quel endroit du pays. Un autre géographe, qui travailla avec Pierre Veltz sur une étude sur les transformations économiques et sociales du Nord-Pas-de-Calais (« Le Grand tournant, 1975-2005 »), alarme dans « La Crise qui vient », sur cette nouvelle fracture territoriale à l’œuvre.
 
Selon Laurent Davezies, quatre France sont en train de se composer sous nos yeux.
« La France productive » est marchande et dynamique, se concentrant dans les grandes villes, où sont conçus les nouveaux atouts ou potentiels de compétitivité. Elle aimante 36 % de la population.
« Une France non productive » et pourtant dynamique se situe, elle, à l’ouest d’une ligne Cherbourg-Nice. Ses ressources : tourisme, retraites et salaires publics. Elle concerne tout de même 44 % des Français.
A ces deux entités, s’en ajoutent deux autres en moins bonne position. « Une France productive, marchande et en difficulté » s’enroule autour de bassins industriels déprimés, essentiellement dans la moitié nord du pays. Son déclin est difficile à freiner, voire enrayer. Elle concerne 8 % de la population. Il y enfin, une « France non productive, non marchande et en difficulté ». Située dans le nord-est du pays, le déclin industriel est tel que ses territoires et 12 % de la population française dépendent essentiellement des injections de revenus sociaux.
 
Or, ce puzzle de 4 France a vécu un « stress test » grandeur nature dans la crise de 2008-2009 qui a valeur d’alerte, de révélateur nette des inégalités territoriales toujours plus creusées, et fait que l’on ne peut plus s’exonérer du facteur territorial.
Concrètement, étudiant le choc sur l’emploi, le géographe remarque : « On observe que les plus fortes progressions du chômage (en variation relative du taux de chômage entre le troisième trimestre 2008 et le troisième de 2009) ont eu lieu, à de rares exceptions près, dans un espace compris entre le nord d’une ligne La Rochelle-Grenoble et le sud d’une ligne Le Havre-Charleville-Mézières. » Autrement dit, ce sont les territoires les plus productifs dans les nouvelles régions industrielles de l’Ouest et dans les anciennes régions industrielles de l’Est que le chômage a le plus progressé. Les territoires les plus résidentiels ou protégés par les amortisseurs sociaux, eux, ont beaucoup moins pâti de cette progression du chômage. Pour Laurent Davezies, une page en tous les cas se tourne : « celle de la solidarité nationale implicite et de l’égalité territoriale ». Les mécanismes de solidarité et le modèle de développement tels que menés depuis trente ans de décentralisation semblent sérieusement érodés. La croissance faible, le sevrage de la dépense publique, mais aussi de ses budgets sociaux, la crise de l’énergie et les impératifs écologiques,  l’enjeu de compétitivité redistribuent les cartes territoriales. Avec cette question lancinante : certains tireront leur épingle du jeu, notamment les métropoles de la France productive et marchande. Mais les autres territoires vont devoir eux aussi se réinventer ou se reconvertir de façon audacieuse. Un vrai pari.
 
Emmanuel LemieuxLesinfluences.fr
 
Sur notre site, lire entretien avec le géographe des fractures sociales, Christophe Guilluy : http://emploiparlonsnet.fr/figures-libres/fractures-sociales-l-illusion-d-optique
 
A lire :
« Paris, France, monde : repenser l’économie par le territoire », de Pierre Veltz, Editions de l’Aube, 238 pages, 15 €. Paru : septembre 2012
« La Crise qui vient : la nouvelle fracture territoriale », de Laurent Davezies, Le Seuil,  112 pages, 11,80 €. Paru : octobre 2012
 
A consulter :
L’Observatoire des inégalités
http://www.inegalites.fr/spip.php?article1689&id_mot=31

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